J’ai découvert The Silent Age lors d’un long dimanche pluvieux, le cul vissé sur mon fauteuil bon marché et la main dans le slip, appâté par les critiques élogieuses des utilisateurs de la célèbre plate-forme Steam. Ce jeu de réflexion est le fruit de la jeune et indépendante équipe danoise de House on Fire, initialement spécialisée dans la création de jeux mobiles. Ainsi, c’est en 2014 que sort ce point&click au parfum de dystopie sur les systèmes d’exploitation iOS et Android, où il séduira plusieurs millions de joueurs, grâce à son ambiance charmeuse et ses énigmes intuitives. Un an plus tard, face à cette réussite démentielle, les dev’ décident de porter leur précieux sur PC (et Mac) pour profiter de la masse de joueurs errant sur Steam, à l’affût de la moindre bonne affaire en période de soldes. Succès mérité ? Attention, récit.

Quelle corvée que d’être l’homme de ménage d’une grande multinationale ! Balayer de longs couloirs sans âme, vider des poubelles au fumet odorant, astiquer des fenêtres souillées par la fumée des cigares. Du matin au soir, toujours la même rengaine : vous enfilez votre tunique à l’esthétique douteuse et vous vous armez de votre fidèle balai, prêt à affronter votre morne quotidien. C’est alors que le grand patron vous annonce l’inespéré : une promotion ! Et là, tout s’emballe dans votre caboche. Vous vous imaginez déjà en train de faire péter le mousseux, d’offrir un Swarovski à votre douce et de payer le Mcdo’ à vos chiards. Mais la réalité vous rattrape bien vite : votre salaire va rester gelé. Pire encore, vous aurez deux fois plus de boulot. Un peu bougon (et soumis), vous vous pliez à votre tâche, en ignorant que votre vie va s’en retrouver bouleversée.

Salaud !

Voilà, dans les grandes lignes, le pitch de départ de The Silent Age. L’action prend place dans les seventies, plus précisément en 1972, peu avant le scandale du Watergate, alors que les États-Unis s’entredéchirent au sujet de la guerre du Vietnam. Vous y incarnez Joe, un ancien vétéran un peu benêt, devenu technicien de surface au sein d’une grande entreprise vraiment PAS GENTILLE DU TOUT, œuvrant à la défense nationale. Alors qu’il accomplit sa basse besogne dans les sous-sols de l’entreprise, qui recèlent un genre de complexe scientifique secret, Joe fait la rencontre d’une vieille personne mourante qui est en réalité un voyageur du temps. Ce dernier lui révèle l’extinction proche de l’humanité et lui confie alors la délicate mission de sauver le monde. Non pas parce qu’il voit briller en Joe l’aura d’un héros en devenir, mais juste parce qu’il est la seule personne présente dans le coin, au grand désarroi de notre vieillard. Faut dire que c’est pas une lumière notre Joe, il est un peu lent.

Du sang… Un chapeau… La soirée a encore mal tourné.

Pour accomplir sa destinée, Joe se voit transmettre un outil technologique sophistiqué lui permettant de voyager dans le temps, entre un 1972 aux relents de guerre froide et un 2012 post-apocalyptique où ne demeurent plus que les spectres de l’humanité. Ainsi, c’est ce transport entre deux époques bien distinctes qui fait toute la particularité de The Silent Age. Afin de progresser et résoudre les énigmes des onze (courts) chapitres qui parsèment l’aventure, Joe va devoir naviguer entre présent et futur : une porte est verrouillée en 1972 ? Faites un bond de trente ans en avant pour la franchir ; une plante vénéneuse obstrue une fenêtre en 2012 ? Revenez donc dans le présent pour empoisonner ses racines et l’empêcher de pousser. Un système ingénieux et bien pensé ; d’autant que le plaisir de zieuter le devenir de chaque (ou presque) tableau du jeu est réellement excitant, car appuyé par une direction artistique très singulière, à la fois accrocheuse et minimaliste.

Il est toujours agréable d’observer les différences entre présent et futur.

Ainsi, les plans s’enchaînent non sans un certain onirisme, et c’est l’œil admiratif que l’on observe un jeu de couleurs audacieux : chaudes pour un présent encore bien vivant ; froides et fanées pour un futur agonisant. Le tout s’accompagne d’une bande-son efficace, tant par sa discrète musique – tantôt envoûtante, tantôt angoissante – que par son voice acting convainquant, même si les lignes de dialogues sont peu nombreuses. En effet, les PNJs se font rares dans le monde de The Silent Age, et Joe ne peut pas interagir avec la majorité d’entre-eux, ce qui renforce le sentiment de solitude du joueur dans un jeu calme, posé et contemplatif.

Oh Joe, quel poète tu fais ! Roulons ensemble jusqu’à la pleine lune mon am… je m’emballe.

N’attendez-donc pas de longs dialogues à choix multiples, ils n’existent pas ; les quelques personnages rencontrés diront ce qu’ils ont à dire, et basta. La narration se veut alors en partie visuelle : c’est un monde sur le déclin qui nous raconte son histoire, dont Joe est plus spectateur qu’acteur, tant il donne l’impression de subir les événements qui l’entourent, comme l’illustrent ses pensées si candides, qui prêtent souvent à sourire. Le scénario, plutôt classique au demeurant, est bien ficelé et agréable à parcourir, même si le dénouement reste trop prévisible et sujet à quelques incohérences temporelles. L’œuvre se veut par ailleurs satyrique, abordant entre autres les afflictions que l’Homme s’inflige à lui-même par sa cupidité, au sein d’une société vorace et capitaliste. Dommage que le thème soit abordé avec maladresse, car un poil trop manichéen ; un peu plus de profondeur aurait été bienvenue, mais peut-être n’est-ce là que le reflet d’un personnage principal un peu niais, dépassé par une époque qui se meut trop rapidement pour lui.

Mais alors, il est super ce jeu ?

La réponse est non, tant s’en faut. Pour cela, il faut à notre tour faire un bond en arrière de deux minutes, et revenir sur l’onglet jouabilité. Si The Silent Age présente une mécanique de jeu bien particulière (le voyage dans le temps), elle est toutefois trop isolée, tout étant fait pour faciliter la progression du joueur : les rares objets disséminés dans les décors sont simples à trouver (leur hitbox étant gigantesque) ; il est impossible de combiner les items entre eux et ceux-ci disparaissent après une seule utilisation (allant parfois jusqu’à défier toute logique, exemple d’un Katana qui disparaît après avoir coupé une corde) ; et les puzzles, toujours emprunt de logique, se résolvent avec une facilité déconcertante, et tant pis pour notre sentiment d’accomplissement. C’est ce qu’on pourrait appeler un point&click couloir, tant The Silent Age se traverse en ligne droite, laissant sur leur faim les joueurs les plus aguerris, habitués aux énigmes retorses de sagas telles que Monkey Island ou Baphomet. Alors certes, sa simplicité extrême sied bien au support téléphone, mais sur PC la grille d’analyse n’est plus la même et les exigences s’en retrouvent, par conséquent, bien différentes. Amateurs de challenge, passez votre chemin.

Notre avis final sur The Silent Age

Sympa mais… avec une histoire plus travaillée, une satyre plus profonde, ainsi qu’un gameplay mieux calibré, The Silent Age aurait pu devenir un hit incontournable notamment grâce à sa direction artistique poétique, véritable sucrerie pour la rétine. Mais voilà, sa facilité rebutera les joueurs les plus acharnés (pour mieux attirer un public plus casual), et sa narration, bien que plaisante, ne se suffit pas à elle-même.

Les plusLa direction artistique vraiment top / Une bande-son travaillée / Une histoire qui se laisse suivre facilement / La mécanique du voyage dans le temps très cool

Les moins : Les énigmes beaucoup trop simples / La satyre sociétale peu profonde / Un scénario qui reste malgré tout très convenu

Peut mieux faire

Testé à partir d’une version commerciale PC. Jeu terminé en un peu moins de 4 heures. Captures d’images réalisées par moi-même.

 

Fiche du jeu

Titre : The Silent Age
Style : Point&click
Développeur : House on Fire (Danemark)
Éditeur : Meridian4
Sortie : courant 2014 sur mobile ; le 29 mai 2015 sur PC
Plateformes : Windows, MacOS, iOS et Android 
Prix : 10€ sur PC
Langues : textes en français et voix en anglais
Site officiel : http://thesilentage.com/
Informations à jour au 8 février 2018

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